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Opérations Militaires / ARTICLE
 
Les services de renseignements ont renforcé leur surveillance pour éviter les tentatives de soulèvement
Le contrôle implacable des agents du Baas


Amman : de notre envoyé spécial Georges Malbrunot
[31 mars 2003]

«N'ayez aucun doute, la sécurité irakienne sait déjà que vous êtes entrés chez nous. Il y a toujours un ou deux laveurs de voiture devant notre établissement. Ce sont des espions de Saddam.» A l'image de cette directrice d'école plutôt fataliste, la population a appris à vivre avec les «grandes oreilles» du raïs, dispersées parmi les 22 millions d'Irakiens. Ceux-ci ont fini par se taire.

Le réseau d'agents infiltrés dans toutes les couches de la société est l'une des clés de la longévité de Saddam au pouvoir et explique dans une large mesure l'impossibilité des Irakiens à se soulever contre celui qu'ils détestent pourtant toujours autant. Ce contrôle implacable a été renforcé à l'approche de la guerre.

Comment? En dispersant parmi la population les membres de la police secrète, le Moukhabarat, pour la dissuader d'accueillir à bras ouverts les soldats anglo-américains. En les équipant d'armes légères – une kalachnikov et un lance-roquettes RPG, par exemple – pour combattre l'occupant lorsque celui-ci s'aventurera dans les ruelles de la capitale. En imposant aussi des restrictions aux mouvements hors de Bagdad.

Formés par des agents du KGB et de la Stasi dans les années 70, les services de renseignements de Saddam ont retenu la leçon de leurs maîtres, soviétique et allemand de l'Est. Partout, le maillage qu'ils imposent est serré et suit une organisation pyramidale. A la base, au niveau de la rue, une cellule du parti Baas, forte de quelques membres, veille sur les habitants. Tout Irakien doit déclarer à la police s'il abrite un étranger. Le moindre comportement suspect est vite repéré. Un niveau intermédiaire: les responsables des cellules d'un quartier. L'information doit remonter très rapidement au sommet.

Saddam Hussein est très vigilant à l'égard de l'armée, qui complote régulièrement contre lui. L'un des principaux instruments à sa disposition est le bureau militaire du Baas. Dirigé par son fils cadet, Qusay, mais sous les ordres du raïs, ce bureau veille sur les officiers ainsi que sur leur recrutement. C'est une sorte de cheval de Troie, issu du parti et implanté au sein des forces régulières.

Ses membres, des civils, sont des commissaires politiques, à la manière de ceux disséminés par Trotski dans l'Armée rouge des années 20. Menaces de représailles à l'appui, ils ont joué un rôle important depuis le début du conflit pour contrer les redditions de soldats, dans le Sud en particulier.

La résistance du régime surprend l'Occident mais, depuis plus de vingt ans, Saddam ne cesse d'organiser la pérennité de son pouvoir, face aux ennemis intérieur et extérieur. Dès le milieu des années 70, avant même d'accéder à la présidence de la République, Saddam, le civil, avait promu une classe intermédiaire d'officiers de son clan, les Tikritis, qui devait verrouiller la chaîne de commandement entre les généraux de toute confession et la piétaille chiite. Un à un, les complots contre sa personne échoueront.

Quand il s'agit de renforcer son emprise sur la rue, Saddam n'est jamais à court d'idées, et aujourd'hui il joue du sursaut patriotique face à «l'envahisseur» anglo-américain, en appelant notamment à la rescousse les tribus, dont il rétribue l'allégeance.

Le raïs vit dans un univers de conspiration permanente. Autour de lui, les communications entre les échelons politique et militaire sont écoutées par le Moukhabarat. S'il est lui-même trahi, ce ne peut être que par un proche, un fidèle issu de son clan.

En 1979, Barzan, un de ses demi-frères, dirigea la police secrète. Aujourd'hui, c'est un cousin, Abdel Tawab Moulaweish. Et c'est encore un autre cousin, Taha Hmoud, pourtant passablement coureur de jupons et amateur de whisky, qui sera, jusqu'à sa mort fin 2002, son «œil de Moscou» dans le plus important des ministères, celui du Pétrole.

«Après la CIA, l'ex-KGB et le Mossad, les services de renseignements irakiens sont parmi les meilleurs au monde», reconnaît un responsable d'un service jordanien, inquiet d'une possible déstabilisation du royaume hachémite par des agents irakiens infiltrés. Ainsi, parmi les quatre à cinq mille Irakiens d'Amman rentrés ces derniers jours défendre leur pays, certains ont pu y être invités par Bagdad. Tous ne sont pas repartis de leur propre chef pour être aux côtés de leur famille pendant les combats. La diaspora irakienne en Jordanie – 300 000 membres environ – compte en effet de nombreux indicateurs à la solde du régime irakien.

A Londres, depuis longtemps, d'autres agents ont réussi à infiltrer l'opposition irakienne. D'autres encore, les Kurdes du nord de l'Irak. Sans parler des nombreux journalistes et hommes politiques des pays arabes voisins, que Saddam a soudoyés, en usant de la manne pétrolière.

Personne n'échappe au contrôle du pouvoir. Pas même les diplomates étrangers en poste à Bagdad. Il est arrivé à l'un d'eux d'être surpris de voir la lumière allumée chez lui, à son retour d'une journée passée à Bassora. Les employés irakiens des représentations diplomatiques sont régulièrement «débriefés» par la police secrète. De même pour ceux des agences des Nations unies. Les agents de Saddam sont parvenus à pénétrer dans le système informatique de l'une d'elles, découvrant ainsi une partie de la gabegie onusienne en Irak.

Ainsi, pour démasquer les «inspecteurs espions» en désarmement de l'ONU, les agents irakiens surfaient sur le Net pour vérifier si, en tant que chercheur, tel ou tel expert avait bien publié dans des revues scientifiques. Ce n'est pas pour rien que les autorités ont toujours interdit aux employés des Nations unies d'habiter des maisons privées, exigeant qu'ils résident à l'hôtel. «Au dernier étage de l'hôtel Rachid, raconte un ancien haut placé du Moukhabarat – aujourd'hui hors d'Irak –, des équipes d'agents de la police secrète parlant différentes langues étrangères écoutent les conversations téléphoniques de tous les occupants des hôtels de Bagdad.»

Les journalistes étrangers sont une cible de choix. «Le régime a gardé une conception soviétique des rapports avec la presse internationale non arabe, explique un ex-membre de la direction nationale du Baas. Bagdad les considère tous peu ou prou comme des agents de l'impérialisme occidental. Il s'en méfie. Quand les Irakiens les reçoivent, ils veulent les contrôler.»
 


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